Ma page blanche 2.0

Ma page blanche 2.0

J’ai déjà écrit un article sur la page blanche, il y a de cela une putain d’éternité. C’était au tout début de mon blog, et je m’étais contentée d’y jeter des vérités toutes faites sur ce que c’était et comment y remédier.

Maintenant que j’ai un peu de bouteille, je peux en parler mieux. Et surtout, je peux vous raconter pourquoi cette année, j’ai eu l’impression de vivre une de mes pires période de page blanche.

Récemment, j’ai écouté un podcast qui s’appelle “Devenir écrivain” animé par Lucie Castel. Ce podcast parlait de la page blanche et c’était la toute première fois que j’en entendais parler ainsi. Avoir une période à vide alors qu’on a déjà plusieurs années d’écriture dans les pattes, à quoi ça ressemble?

Je vous encourage également à lire le roman de Delphine de Vigan “D’après une histoire vraie” où les premières pages sont consacrées à son vide créatif après la rédaction de “Rien ne s’oppose à la nuit”
(Globalement, je vous encourage à lire les deux, parce qu’ils sont excellents et que Delphine de Vigan est un de mes auteurs français préférés et que je l’adore de tout mon coeur et que je l’admire et qu’un jour, j’aimerais être elle.) (Mais j’ai détesté No et Moi, par contre.)

Remise en contexte

Quand j’ai décidé de reprendre sérieusement l’écriture, j’ai été très prolifique. Déjà, j’ai commencé par me documenter très sérieusement sur le sujet, et ensuite, j’ai accepté une idée très simple et très claire : il faut accepter pleinement que tout ce que tu vas écrire est pourri, à chier, et c’est très bien comme ça.
A partir de là, j’ai pris mon crayon (mon clavier, en vrai) et j’ai écrit trois manuscrits en l’espace de 18 mois. Trois premiers jets qui sont extrêmement chers à mon cœur.

Après une période de vide, j’ai écrit Les Contours de la Mélancolie, mon quatrième manuscrit. Et ensuite, niet que dalle. Pendant plus d’un an.

Mais que s’est-il foutrement passé?!

Toutes mes idées sont nulles

C’était pas compliqué, je crevais d’envie d’écrire. J’avais du mal à trouver le temps pour le faire, à trouver l’énergie, mais j’y pensais sans cesse.
Mais la première chose, le premier problème, c’était que toutes mes idées étaient à chier.
Alors avec du recul, je réalise que non, mes idées n’étaient pas pourries. Elles étaient biens, parfois originales. Et je dis souvent (et je le pense) que ce n’est pas les idées qui comptent, mais la façon dont on les exploite et on les déploie sur le papier. Donc une idée, c’est une étincelle et le boulot de l’écrivain, c’est d’entretenir le feu de forêt qui arrive ensuite.
Mais à l’époque, tout ce que je mettais sur le papier me paraissait fade et mauvais. J’écrivais pendant une semaine, puis j’abandonnais. Je me disais: il me faut une remise à neuf, quelque chose de différent. Je refaisais mes plans, ou alors j’essayais d’écrire sans aucun plan. Et rien ne fonctionnais. J’ai donc sur mon drive, une dizaine de travaux laissés à l’abandon.
Alors qu’avant (ce fameux “avant“) quand j’avais une idée, elle me collait à la peau, et j’étais habitée, amoureuse de mon idée et je l’écrivais sans aucun problème.
Là, c’était foutu.

Mais comme me le répète mon cher et tendre : tout est une question d’état d’esprit. Oui, certaines idées peuvent être nulle, mais ce n’est pas le cas de toutes les idées. Certaines peuvent être brillantes, certaines peuvent se développer en véritable chef d’oeuvre. Tout est une question de comment on se positionne. Et en se disant : ok, j’ai une idée, je vais voir ce que je peux en faire.

Ecrire tout le temps la même chose

Une chose que j’ai entendue dans le podcast “Devenir écrivain”, c’était que les écrivains écrivaient toujours la même chose. Parce qu’en tant qu’individu, on est obsédés par des idées fixes. Et par conséquent, on écrit tout le temps les mêmes histoires, autour des mêmes sujets.
Est-ce que c’est grave? Les auteurs de polar écrivent sur des sujets sombres de meurtres, d’enlèvement et de flics alcooliques. Jonathan Coe a axé toute sa bibliographie sur des phénomènes sociaux qui traversent l’Angleterre. Virginie Grimaldi écrit des romances feel-good. Certains auteurs arrivent à se diversifier, d’autres ne sont inspirés que par un seul thème qu’ils font varier autour de différentes histoires et personnages.

Et c’est quoi le problème?!

Mais pour moi, c’était indispensable de sortir de ma zone de confort et de me renouveler. Alors je cherchais d’autres sujets. Et à chaque fois, ça plantait. J’écrivais, mais ça me paraissait stérile, tout simplement parce que ce n’était pas moi et que ce n’était pas ce que j’avais envie d’écrire. J’essayais d’être quelqu’un d’autre.

Maintenant, j’essaie de faire mon deuil : on aime un auteur parce qu’il a un univers. Il développe des mondes partagés, il a un style, des questions sans réponse qui sont aussi celles de ses lecteurs. J’aime Samantha Bailly parce qu’elle parle de ma génération, de la difficulté de trouver sa place. Cinq de ses romans contemporains y sont consacrés. J’aime Kate Morton qui écrit des pavés intertemporels sur des secrets de famille dans des grands manoirs anglais. On a le droit d’écrire sur les sujets qu’on veut. On a le droit d’exploiter plusieurs fois une seule idée à condition de la placer sous un nouvel angle, de donner d’autres points de vue.

C’est pas supposé devenir plus facile, avec le temps?

Je pensais qu’à force d’écrire, ça deviendrait facile. Une machine bien huilée, un truc qui se ferait presque tout seul sans que j’ai trop besoin d’y réfléchir. Après tout, c’est comme ça que se fait l’apprentissage : on répète les mêmes gestes, les mêmes réflexions jusqu’à ce que le cerveau soit conditionné.
Et avec tout le travail que j’ai fait autour de l’écriture, tous les bouquins que j’ai lus, je pensais qu’une fois que j’aurais bien compris les codes, je serais capable d’écrire sans aucun souci.
Mais l’écriture, ce n’est pas pareil que d’apprendre à faire un bilan comptable. Il y a mille paramètres à prendre en compte. Et toutes les histoires sont différentes, elles sont rythmées différemment, elle n’ont pas les mêmes personnages, les mêmes intrigues. Chaque roman est un nouveau monument.
Donc, je pensais qu’écrire serait plus facile, mais je dois admettre que non, ça ne l’est pas.

C’est quelque chose qu’il faut accepter pleinement : écrire un roman, ce n’est pas plus facile. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut abandonner. Entrentenir un couple sur 10, 20 ou 30 ans, ce n’est pas facile non plus, monter son entreprise. Non, rien n’est facile, rien n’est fluide. Et ce n’est pas en râlant dans mon coin en disant : ça devrait être facile, je comprends pas, bouhou… que je vais régler quoi que ce soit. Il faut accepter que de monter une intrigue, c’est difficile, se mettre au boulot quand on a pas envie, qu’on est crevé ou déprimé, c’est difficile. Voilà, c’est comme ça. Et une fois que cette idée est bien ancrée, bien comprise, c’est plus facile d’aller au boulot, le sourire aux lèvres en se disant : quoi qu’il arrive, je vais galérer… Mais j’adore ça !

Faire le deuil de l’écrivain du début

Au début, j’étais un écrivain prolixe. Rien ne pouvait m’empêcher d’écrire. J’écrivais de la littérature de l’imaginaire et je m’amusais comme jamais. Je me permettais de faire absolument tout ce que je faisais et je ne mettais dans aucune case.
Mais ça, c’était avant.
Mon challenge aujourd’hui : faire le deuil de l’écrivain d’avant. Avant, quand je m’en foutais de tout. Aujourd’hui, j’écris des romans très différents, plus contemporains, toujours avec une touche d’imaginaire. Je lis différemment, aussi, ça aussi, ça a compté.
Et quand on commence à écrire, on est émerveillé de voir ce qu’on est capable de faire. On se laisse un peu porter. On n’est pas “professionnalisé”. On écrit tout seul dans son coin. Tout peut arriver : un échec cuisant ou un succès fou. Quand on débute, toutes les portes sont ouvertes, on se découvre et c’est grisant.
Ce temps est fini pour moi. Du moins, je ne suis plus dans cet état d’esprit. Je dois admettre que j’ai changé, que je suis moins naïve, que je n’écris plus juste que pour moi, mais aussi pour être lue.

Je pense qu’il est indispensable de reconnaître les cassures dans son rythme. Quand on n’arrive plus à écrire “comme avant”, il faut se demander : qu’est-ce qui a changé dans ma vie personnel? Est-ce que j’ai besoin de remettre en question mon rythme, mes thèmes principaux? Admettre que si on a changé en tant qu’individu, on n’est peut-être plus non plus le même genre d’écrivain.

Je pense que ce processus peut être douloureux. C’est jamais marrant, un deuil. Mais c’est aussi nécessaire, parce que c’est en acceptant ce changement interne qu’on apprivoise son rythme d’écriture et de créativité.

Connaître l’origine du problème

Le podcast de Lucie Castel parlait de l’importance de connaître l’origine du problème. Qu’on ne pouvait pas avancer sans savoir pourquoi on n’arrivait pas à écrire.
Alors je me suis posée et j’ai trouvée deux origines :

La honte

Je voulais tellement écrire que j’ai voulu arrêter de travailler, que je me suis retrouvée sans argent, sans ressource, même une fois sans logement fixe pour pouvoir me consacrer à l’écriture. C’était un peu too much. Et un jour, j’ai commencé à éprouver de la honte. Parce que je ne travaillais plus et qu’on me le rappelait sans cesse, parce que mes parents étaient inquiets pour moi, parce que Pole Emploi me faisait chier. Et sans compter les gens qui me disaient que je n’y arriverais jamais.
Au bout d’un moment, l’écriture s’est un peu teintée de honte, pour moi. Je me disais de plus en plus souvent : qu’est-ce que je fous à écrire? C’est une perte de temps phénomènale? Et en attendant, j’ai pas de quoi me payer une mutuelle et…? Et j’ai vite abandonné.

Alors comment reprendre l’écriture quand elle est teintée de honte? Quand ça me rappelle une période de ma vie plutôt super compliqué? Ce qu’il faut : remettre de la joie dans l’écriture (comme Marie Kondo !) Réassocier sa créativité à quelque chose de chouette, d’enivrant !

La pression du premier roman

Une fois de retour au boulot, j’ai eu un peu moins honte de reprendre l’écriture. Alors je me suis plongée dans l’écriture des Contours de la mélancolie. Et pendant que l’écrivais, en plein pendant la rédaction, je savais que ce que j’écrivais était bon. Je le sentais. La structure était bonne, les personanges et le thème étaient intéressants. Le ton que j’employais était original. Bref, je savais que j’étais au top de ma créativité.

Et une fois que ça, c’est fini, je fais comment pour écrire? Quand on a été au sommet, quand on a donné le meilleur de soi, comment faire pour continuer? Et maintenant que ça va être publié, je fais faire comment pour faire aussi bien?

Cimer le blocage.

Connaître le coeur du problème, c’est indispensable. On ne peut pas soigner une maladie sans poser un diagnostic dessus. Tu imagines si on te donne du sirop pour la gorge alors que tu as une gastro de tous les enfers?! Ca n’a aucun sens. Pour moi, comprendre d’où venait le blocage va me permettre de mettre en place des actions pour aller mieux et relancer ma créativité.

Que ça soit, par exemple en diversifisant mes lectures, en rencontrant de nouvelles personnes, en m’accordant des petits challenges d’écriture, etc.

Ecrire, peu importe, mais écrire.

Bref, j’en reviens toujours au même point. Pour se sortir d’un épisode de Page Blanche, la seule solution, c’était d’écrire.

C’est pour ça que j’ai fait mon petit challenge 700 mots par jour. Et qu’en septembre, je me suis forcée à écrire tous les jours mon histoire sur Ernestine. Et que maintenant, je me force encore à écrire une nouvelle histoire, sans le moindre plan cette fois-ci. Et même si je n’ai pas d’idée ou que je trouve mes idées pas terribles, je me force à mettre les mots sur le papier.
Et comme le dit très justement ma copine Astrid : les corrections sont tes amies. On en revient à l’idée de base : c’est ok, c’est même très bien d’écrire du caca.
Au contraire, une page pleine de merde est largement plus facile à corriger qu’un manuscrit qui n’existe pas.

Aors voilà…

Alors voilà, j’ai expérimenté en 2019 un tout autre level de page blanche. Quelque chose que je n’avais connu avant. Et pour être honnête, je n’en suis toujours pas sortie. Aujourd’hui, j’écris sans aimer ce que j’écris, et il va falloir que ça change. Si j’ai le courage, dans un prochain article, je vous expliquerai dans un prochain article les actions que j’ai mises en place pour m’en sortir. (Si je m’en sors.)

Et vous alors? Vos pires périodes de page blanche???

This Post Has 4 Comments

  1. Juliette

    Merci pour cet article tout plein de sincérité et qui, en effet, me semble beaucoup plus intéressant que les recettes de cuisine qu’on peut trouver sur le sujet (type « essayez tel outil ou telle méthode »).
    Je viens de finir « Profession écrivain » de Murakami, qui dit que le plus difficile n’est pas d’écrire un roman, ni même un bon roman (cimer Haruki ^^’) mais de continuer à écrire des romans tout au long de sa vie.
    En tout cas, vu que tu as une réflexion là-dessus, tu sembles bien partie pour, alors bravo et continue !
    Pour ma part, je n’ai pas connu de longue période de page blanche, peut-être parce que je n’ai pas encore fini mon premier roman, ou parce que j’ai toujours aimé expérimenter d´autres formes d´écriture (poésie, théâtre, fragments..). Ça viendra peut-être, de toute façon il vaut mieux accepter l’idée que ça peut arriver, en gardant à l’esprit que ça nous invalide pas en tant qu’écrivain ! (La preuve, ça arrive aux meilleurs !)

    1. Lea Herbreteau

      Je ne connaissais pas le roman de Murakami. J’aurais presque envie de le lire si je n’étais pas presque quasiment dégoûtée/gavée de tous ces conseils d’écriture que j’ai avalé ces dernières années ^^
      Moi je pense que tu as raison de tenter différentes formes d’écriture. J’adorerais écrire de la poésie, moi aussi !

  2. Astrid

    Oh mais j’avais pas vu cet article ! En plus tu me cites c’est trop gentil. Et j’ai plein de choses à dire dessus :
    – Qu’est-ce qu’ils sont devenus tes 3 premiers manuscrits ? Tu penses les reprendre un jour ?
    – Ecrire tout le temps la même chose : j’ai écrit deux histoires, et dans les deux le protagoniste part d’un lieu A à un lieu B au cours d’un voyage éprouvant, puis revient et (entre autres) retrouve sa famille. J’ai pas du tout fait exprès. Je me suis vraiment sentie bête en m’en rendant compte. Du coup ça me rassure que tu montres que c’est le cas de plein d’auteurs ^^
    – C’est marrant que tu évoques Samantha Bailly parce que je pensais justement au fait que dans “A durée indéterminée” il y a aussi un personnage qui fait une dépression en écrivant sa thèse, ce qui me pousse vraiment à croire que les thèses sont l’antichambre de l’enfer
    – Sur la pression du premier roman / de la première réussite, Elizabeth Gaskell en parle de façon géniale dans “Comme par magie”. En gros son point c’est : “qu’est-ce que tu risques à essayer ? Ok tu as eu un grand succès. Mais du coup, ce qui t’intéresse, c’est ton art ou ton succès ? Si c’est que le succès, alors ok tu peux peut-être avoir peur de ne pas le reproduire (encore que tu ne le sauras pas avant d’essayer). Et si c’est ton art que tu aimes, alors qu’est-ce qu’on s’en fout du succès ? Tant que tu travailles de ton mieux, que tu fais tout ce que tu peux, tu n’es pas responsable de la réception du public. Et c’est tellement dommage que des gens brillants aient tout arrêté après un grand succès au lieu de permettre à leur public de découvrir davantage de leurs œuvres, quand bien même elles auraient un poil moins de succès”
    – Sur les corrections : j’ai toujours du mal à comprendre leur fonctionnement mais il y a aussi des auteurs pour qui les corrections, c’est vraiment pas le moment décisif. Ils préfèrent passer énormément de temps sur la correction du premier jet et le fignoler au fur et à mesure, et n’avoir que des broutilles à corriger en fin de course. Et ça peut marcher aussi. Je trouve ça fou.

    1. Lea Herbreteau

      Bon, face à cette demande d’interview, je vais tenter de répondre dans l’ordre :
      – Ces trois manuscrits, oui j’adorerais les reprendre un jour, surtout un que j’aimais beaucoup. Mais comme m’a dit quelqu’un sur Whatsapp récemment : “Je pleure du sang en me disant que mon histoire est bordélique” Je ressens un peu ça vis à vis de cette histoire. Mais j’y crois !!!
      – Moi j’ai décidé que c’était ok d’écrire tout le temps la même chose, au contraire. Je suis monomaniaque, il en est ainsi !
      – Ouiiii, je sais, je l’ai lu. Et j’étais amoureuse de ce personnage. D’ailleurs mon meilleur copain écrit aussi une thèse et je pense que ça l’a plongé dans une dépression de tous les instants.
      – Ta réflexion sur Elisabeth Gilbert (qui est dans mon Panthéon) m’a fait penser à mon état d’esprit en ce moment. J’étais tellement focus sur mon envie d’être pro, de travailler dur, tous les jours, qu’en fait, je bossais pas bien je me fatiguais et je suis sûre que c’est à cause de ça que j’ai chopé la gastro. Donc, j’ai décidé d’écrire comme je voulais et de plus avoir la gastro et vomir dans des boîtes tupperware.
      – Les corrections c’est aussi très mystérieux pour moi. Le premier jet des Contours de la mélancolie ressemble beaucoup à la version finale, j’ai très peu corrigé (sans compter les modifications suggérées par Calmann-Lévy.) Par contre, l’histoire que j’ai écrit cet automne va demander un remaniement ministériel. Je sais pas du tout comment je vais m’y prendre, mais j’ai hââââââte !!!

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